24.oct.2011 Lièvremont : Humain, trop Humain
C’est ma troisième Coupe du Monde en tant que journaliste.
La première, c’était en 2003… Tony Marsh, le Yach déjà, Rougerie, Poux bien sûr… C’était sous l’ère Laporte. J’ai peu de souvenirs concrets de cette Coupe du Monde. Si, je me souviens d’avoir eu froid. D’avoir grelotté au Telstra stadium de Sydney alors que Dominici laissait ses partenaires sur carton jaune pour avoir laissé traîner une jambe sur le chemin de Robinson. J’ai senti le froid dans la moelle. Mais je n’ai pas pleuré. Le jeu des Français était beau à tomber, Magne au sommet, Ibanez et Galthié splendides… Mais pas réalistes. Pas assez. Sorry Good Game. Laporte avait la technique, il n’avait pas l’âme. Pas encore, me disais-je.
Puis 2007. Plus près encore des Bleus que j’ai suivis jour après jour. J’étais au Millenium, le stylo à la main, la peur au ventre. On avait perdu notre match d’ouverture, chez nous face à des Argentins roublards et embrouilleurs. Je savais, je sentais en foulant la pelouse du Millenium de Cardiff qu’il pouvait se passer quelque chose. Un match. Un exploit. Il a eu lieu, malgré l’en avant. Jauzion finissait le travail de Michalak et Dusautoir déployait ses ailes. Celles d’un oiseau de proie au regard aigu, aux serres acérées. Un grand capitaine naissait dans le combat, dans l’étau d’un match couperet. 18-16. Pour un quart contre les Blacks, c’était inespéré. Les Gars sont allés la chercher avec leur âme. La victoire. Et puis, il y a eu la demie. Laporte s’envolant la veille du match en hélico pour aller s’occuper de ses affaires. Retour sur terre. Les gars étaient encore fourbus du combat de la semaine passée. Elissalde le savait. Mais en soldat, il s’y est filé. Ils s’y sont tous filés. Ils ont perdu. Déception, amertume. Les Bleus n’étaient qu’un enjeu politique, le jouet des ambitions d’un Laporte qui assurait au lendemain de la défaite de la petite finale qu’il n’entraînerait plus jamais… Toulon es-tu là ? Mais je n’ai pas pleuré. Sorry Good Game. Laporte n’avait pas d’âme, définitivement.
Et puis cette année, 2011. Je suis à Auckland. Loin des joueurs. Depuis le début je les vois perdre en finale contre les Blacks. Je ne peux pas expliquer. Ils ont tout pour réussir, sauf qu’ils seront face aux Blacks, je le sais. De mon bureau du Rugby News Service, je guide mon reporter sur place. il prend la température. Scission, pas scission, autogestion et autres conneries… Il me dit tout ce qu’il sait. Je le sens depuis longtemps, cette équipe, ce groupe, a quelque chose. Depuis quatre ans, un homme, Marc Lièvremont, me touche. Il est là, à la tête d’un truc dont il sait que ça le dépasse. Le XV de France. Incompréhensible et attachant. Capable de remporter le grand Chelem en 2010 et de se transcender de médiocrité face à l’Italie un an plus tard.
Le groupe France… trente joueurs. Ces mecs là sont des enfants géniaux qu’un père adorant n’a su contenir. Comme tous les génies, ces (sales) gosses se mentent, se détestent eux-mêmes, se vénèrent parfois, se cherchent incessamment, se noient en même temps qu’ils apprennent à nager en haute mer. Ils tuent leur père. Du moins ils tentent. Car le bonhomme a la peau dure de l’homme accompli.
Marc Lièvremont est un homme debout face au vent mauvais. Marc Lièvremont, un homme que les sanglots étranglent lors de sa dernière conférence de presse. Ni regret, ni remords mais l’amour du jeu, l’amour de l’instant, et l’amour pour ses joueurs et son staff dont il se laisse submerger pour mieux ressentir l’intensité de son sort. Le sort d’un homme qui ne fuit ni ne recule.
Marc Lièvremont est humain, trop humain. C’est un homme droit, maladroit, mort sous la dérobade du dernier appui avant le sommet. C’est un type pour qui, c’est la première fois dans mon métier, j’ai pleuré de compassion.

